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  • Afaire Delphine : liberté d’expression et question du père ...

     

    " C'est dommage de ne pas avoir regardé "Mise au point" dimanche dernier, vous auriez appris des choses " me dit la personne assise en face de moi dans le train qui me transporte où je veux quand l'heure à laquelle je dois arriver n'est pas d'une importance vitale.

    Il m'a donc fallu revenir à cette émission en parcourant les points saillants qu’en a retenu la RTBF dans sa synthèse en ligne. Et finalement, s'il y a vraiment des choses à y apprendre ,elles dépassent de loin les considérations éclairées sur ce qui s'est passé et surtout sur ce qui pourrait ou devrait se passer dans cette tranche de vie si proche finalement, de ce qui se passe quotidiennement un peu partout à l'insu des médias. Et je m’arrêterai aux deux réflexions qui m'ont paru, si nous n'y prenons pas garde, interroger le monde et l'humanité qui se profilent à travers elles.

    Il y a d'abord le statut fait à la liberté d'expression dans la discussion sur le caractère privé ou public de cette affaire . " Ce n’est pas une affaire privée pure et dure, insiste Marc Uyttendaele, puisque certains acteurs, en vertu de leur liberté d’expression totale et inconditionnelle, mettent cela sur la place publique. Dès cet instant, le débat public est provoqué, par les acteurs ou leurs proches, et non par des médias insidieux."

    Il apparait ainsi, qu'aux yeux du constitutionnaliste de l'ULB, la liberté d'expression, jusqu'ici droit ne pouvant "en aucun cas, s'exercer contrairement aux buts et aux principes des Nations Unies", -suivant le prescrit de l'article 29.3 de la Déclaration universelle-, serait désormais revêtu d'un caractère total et inconditionnel qui l'instituerait comme un des fondements des rapports sociaux entre individus en société. Dès l'instant où un acteur ou un des ses proches met sur la place publique un fait - avéré ou non - mais qu'il dit vrai, le débat public portant sur celui-ci deviendrait légitime, en raison du caractère total et inviolable du droit individuel de l'informateur.

    Cette opinion s'inscrit bien dans une nouvelle conception des droits individuels animée par l'idée que toute limite constitue nécessairement une atteinte au respect dû à l'intégrité de la personne. Mais dans une société où les médias sont friands de tout ce qui est de nature à augmenter leur audience, cette manière de voir gagnerait sans doute à être sérieusement interrogée. Nous savons d'expérience, pour les plus âgés d'entre nous, les atrocités que provoquent les dérives totalitaires au niveau des nations et des idéologies. Le temps n'est-il pas venu de réfléchir aux ravages que pourrait entraîner le totalitarisme s'il venait à se pratiquer au niveau des individus ?

    Il y a ensuite, et j'en resterai là, l'interrogation de Jehanne Sosson : "La question que chacun peut se poser à travers cette affaire, c’est ‘Qu’est-ce qu’un père ?’ Suffit-il d’être le père biologique pour être vraiment un père ? Même si l’action légale aboutit, est-ce que cela fera d’Albert II un père pour autant ? "

    En fait, les évidences partagées qui fondaient la sécurité collective à l'époque où, finalement le père était pratiquement défini par le mariage - le père de l'enfant était le mari de la mère et quand un enfant naissait hors-mariage, il n'avait pas de père - se sont effritées sans être encore vraiment remplacées. Car c'est bien d'une sorte d'atonie sociale que parle le professeur de droit de la famille de l'UCL. A coté de la question du père, il y a celle de l'école, celle de la femme, celle de la politique, celle du marché et de la finance, et finalement celle de la vie.

    Même si l’action légale aboutit, est-ce que cela fera d’Albert II un père pour autant ? " Cette question signe bien le désarroi dans lequel nous sommes collectivement aujourd'hui. Mais ce désarroi peut être une opportunité si comme Christophe Colomb, nous nous montrons capables de risquer nos bateaux et nos vies pour découvrir une route et une terre nouvelle.

     

  • Marie-Martine Schyns : les leçons d'une nouvelle Ministre de l'Enseignement

     

    Avant les vacances le CDH avait choisi Marie-Martine Schyns pour remplacer Marie-Dominique Simonet qui quittait pour raisons de santé, le poste de Ministre de l'Enseignement et de la Promotion sociale du Gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Pour sa première rentrée scolaire , Marie-Martine Schyns était donc l'invitée de Matin Première en direct de la cour de récréation de l’école Sainte Ursule à Molenbeek le 2 septembre dernier.

    Cet entretien repris verbatim sur le site de la RTBF, a fait l'objet de tellement de commentaires qu'il peut paraitre superflu d'y revenir. Il comporte cependant deux enseignements qui, à mon avis valent qu'on s’y attarde. Ils sont pour moi en tous cas, des indices importants d'une société qui abandonne progressivement dans les faits ce qu'elle continue à célébrer dans les mots.

    Il apparait de plus en plus que le temps où " l' enseignement était d'abord civilisateur et non pourvoyeur des cerveaux formatés réclamés par la machine économique " - pour reprendre les mots d'Armel Job dans sa préface au livre d’Auguste Fourneau* - est bien révolu. Qui oserait encore affirmer que dans les faits, nous n'abandonnons pas progressivement ce qui faisait l'essentiel de l'éducation telle que l'avaient patiemment construite de siècle en siècle l'expérience des générations passées ?

    Désormais, proclame Madame Schyns " On met l’enseignement au cœur de tout un projet, d’une stratégie de développement qui est même une stratégie de développement économique " .L' école qui investissait dans l'homme au profit du progrès de l’humanité devient l'école qui investit dans les compétences au profit de la performance économique , nouvelle voie de salut pour l’humanité. .Les carcans traditionnels dont l'école s'était progressivement libérée renaissent ainsi sous la forme de la tyrannie des marchés, de la compétitivité, de la durabilité ...

    Et c'est la même perspective qui anime la Ministre quand elle déclare que la chose qu'elle aimerait faire en premier lieu serait de changer le regard que la société porte sur le monde de l’enseignement. Parce que le monde de l'image prend le pas sur le monde qui est. L'enfant à conduire vers son accomplissement s'estompe devant l’image de l'enseignement à rétablir. Parce que si l'image est bonne, tout se passe comme si les problèmes disparaissent derrière elle ...

    J'inclinerais à penser que la gouvernance au consensus où, comme l'a l'a montré fort brillamment Chantal Delsol** " l'on voudrait que la parole d'autorité ne tombe plus d'en haut, mais que les décisions proviennent de négociations entre les acteurs" interroge radicalement la démocratie, fille des révolutions française et américaine. Mais ce que déclare Marie-Martine Schyns en réponse à la dernière question qui lui est posée ne laisse subsister aucun doute sur un changement significatif pour ce qui est du rôle et de la fonction des partis dans la société de demain.

    À Bertrand Henne qui lui faisait remarquer qu'on a beaucoup dit que le décret inscriptions était l’erreur du CDH sur cette législature, on la vit abandonner l'enseignement, les écoles et leur financement pour répondre en termes strictement électoraux. Je cite " Je crois qu’il ne faut pas non plus surestimer l’impact du décret inscriptions sur les différentes élections qui ont eu lieu ou qui vont avoir lieu. On voit d’ailleurs à Bruxelles que par exemple dans le Nord de Bruxelles, où le décret inscriptions pose quelques problèmes, le CDH a fait de très bons scores au niveau de ses bourgmestres."

    Ainsi donc, les décisions que prennent ou ne prennent pas les Ministres paraissent devoir être d'abord évaluées en terme de rendement électoral ! Et à entendre les commentaires quotidiens tant en radio qu'en TV, on a le sentiment que c'est aussi l'avis des journalistes dans leur grande majorité...

    Oui, nous changeons de monde ou plus exactement, nous changeons le monde sans vouloir nous l'avouer. Parallèlement à nos discours et à nos professions de foi qui célèbrent encore les valeurs de l'ancien, se construit, dans les faits, un monde nouveau à base de consensus et d'objectivation du réel.

    Ce processus épuise progressivement les capacités à accepter les exigences qui fondaient ce qu’on avait appelé le monde moderne enraciné dans les Droits de l’homme. Droits de l'homme et exigences risquent sans doute eux aussi, de rejoindre éducation et démocratie au panthéon des idées inutiles pour promouvoir l’équilibre des finances publiques et la concurrence sur les marchés, principaux articles du nouveau credo de l'Union Européenne.

     

    * Auguste FOURNEAU, L'appel des cloches, Prof chez les cathos, Ed. Traces de vie, Tellin, 2012

    ** Chantal DELSOL, L'âge du renoncement, Éditions du Cerf, 2011